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Traduire, est-ce trahir ?

Traduire, c’est écrire : du vertige littéraire à l’universel

1 h 37 min

Traduire ne consiste pas seulement à remplacer des mots par d’autres. L’émission examine la traduction comme une écriture, une interprétation et une pratique capable d’agir sur la langue d’arrivée. Du théâtre à Kafka, du globish aux langues minorées, de l’intelligence artificielle au Dictionnaire des intraduisibles, les échanges montrent comment chaque traduction engage une vision des textes, des cultures et de l’universel.

Résumé de l'émission

L’émission s’ouvre sur le statut du traducteur et sur la reconnaissance progressive de son travail comme véritable pratique d’écriture. Longtemps relégué à une position ancillaire, le traducteur devient plus visible dans l’édition, notamment lorsque son nom figure sur la couverture. Cette reconnaissance conduit à interroger sa part de création : traduire, ce n’est pas reproduire mécaniquement un texte, mais tenter de restituer l’idiome singulier d’un écrivain.

La traduction théâtrale fournit un premier terrain d’analyse. Une traduction destinée au plateau ne poursuit pas nécessairement les mêmes objectifs qu’une traduction conçue pour la lecture. La mise en scène, l’oralité et le travail d’une équipe artistique transforment la réception du texte. Les différences entre les variétés de l’espagnol montrent également qu’il n’existe pas de langue uniforme : images, rythmes et usages changent selon les territoires et selon les auteurs. Pour l’allemand, l’histoire politique de la langue, notamment sous le nazisme, impose d’autres difficultés éthiques et techniques.

La traduction est ensuite décrite comme une expérience de vertige. « Perdre pied » peut devenir une condition du travail créatif : il faut abandonner certains automatismes pour entendre ce que le texte fait, au-delà de son sens immédiatement repérable. Cette démarche nourrit aussi la pédagogie de la traduction, fondée sur la déconstruction des évidences et l’attention aux dimensions sensibles du texte.

La question de la retraduction apparaît avec Kafka et l’influence durable de Vialatte sur sa réception française. Retraduire ne signifie pas seulement moderniser une langue vieillie : une nouvelle version peut déplacer l’image même de l’auteur. La lecture à voix haute de La métamorphose révèle ainsi une tonalité comique ou théâtrale moins perceptible dans une lecture silencieuse. La notion de « Scénée » ou de scène cachée sert alors à désigner les couleurs, textures, sensations et autres matériaux non strictement sémantiques que la traduction doit chercher à faire émerger.

Le débat s’élargit ensuite au globish, présenté comme un outil de communication fondé sur 1 500 mots d’anglais. Son utilité pratique est distinguée de l’épaisseur historique et culturelle d’une langue. Cette distinction conduit à examiner l’asymétrie entre langues dominantes et langues dominées. L’exemple de Ngugi wa Thiong’o et de l’écriture en kikuyu illustre la capacité de la traduction à rendre visibles des langues considérées comme périphériques.

L’histoire coloniale rappelle toutefois l’ambivalence de la médiation linguistique. Les interprètes peuvent servir l’administration tout en devenant des médiateurs culturels capables de se réapproprier la langue impériale. L’émission distingue également la traduction administrative de la traduction missionnaire des textes religieux et aborde les débats autour de la francophonie, certains auteurs préférant se définir comme « écrivains en langue française ».

La dernière partie confronte traduction humaine et traduction automatique. Les homonymies et la multiplicité des sens rendent toute opération mécanique incertaine. L’intelligence artificielle pourrait modifier cette situation, mais la discussion maintient une différence essentielle entre traitement linguistique et interprétation culturelle. Le traducteur est présenté comme un artiste, comparable au comédien par la part d’interprétation qu’il engage.

Le Dictionnaire des intraduisibles permet enfin de préciser qu’un intraduisible n’est pas un mot impossible à traduire, mais un élément que l’on ne cesse de retraduire sans l’épuiser. La pluralité des langues remet en cause l’idée d’un universel déjà donné ou d’une langue placée au-dessus des autres. L’universel devient quelque chose à construire. Dans cette perspective, traduire est une pratique performative : elle transforme la langue d’arrivée, produit des effets et participe à la fabrication d’un monde commun.

  • La traduction est défendue comme une pratique d’écriture et de création, et non comme une simple opération de transposition.
  • La traduction théâtrale varie selon qu’elle est destinée au plateau ou à la lecture.
  • Chaque écrivain possède un idiome particulier, lui-même inscrit dans l’histoire politique et culturelle d’une langue.
  • Retraduire Kafka permet de déplacer la réception façonnée par les traductions antérieures, notamment celles de Vialatte.
  • L’oralité peut révéler dans un texte des tonalités, comme le comique, moins perceptibles à la lecture silencieuse.
  • Le globish est présenté comme un outil pratique de communication, distinct d’une langue dotée d’une culture et d’une littérature.
  • La traduction peut donner une visibilité nouvelle aux langues dominées ou considérées comme périphériques.
  • Les interprètes coloniaux ont occupé une position ambivalente entre administration et médiation culturelle.
  • La traduction automatique et l’intelligence artificielle restent confrontées à la pluralité des sens et aux héritages culturels des mots.
  • Un intraduisible n’est pas ce qu’on ne traduit pas, mais ce que l’on ne cesse pas de retraduire.
  • Aucune langue ne peut prétendre posséder seule l’universel ; celui-ci est présenté comme une construction.
  • La traduction est performative : elle agit sur la langue d’arrivée et contribue à fabriquer un monde commun.
Traduire est trahir.

Chapitres

  1. 00:00:00 Ouverture et présentation du thème
  2. 00:03:31 Reconnaître la traduction comme une écriture
  3. 00:05:58 Traduire le théâtre pour la scène ou pour la lecture
  4. 00:08:07 Variétés de l’espagnol et singularité des auteurs
  5. 00:12:11 Traduire une langue marquée par l’histoire
  6. 00:17:38 Le vertige nécessaire du traducteur
  7. 00:20:15 Retraduire Kafka après Vialatte
  8. 00:22:42 Oralité et dimension théâtrale de La métamorphose
  9. 00:27:22 La Scénée et les matériaux cachés du texte
  10. 00:33:39 Le globish : outil ou langue ?
  11. 00:37:56 Ngugi wa Thiong’o et la langue des langues
  12. 00:44:40 Interprètes, administration coloniale et médiation
  13. 00:48:00 Francophonie et identité littéraire
  14. 00:57:53 Traduction humaine et traduction automatique
  15. 01:01:45 Intelligence artificielle et pluralité des sens
  16. 01:04:00 Les intraduisibles et les héritages culturels
  17. 01:14:51 Pluralité linguistique et critique de l’universel
  18. 01:24:45 Équivoques et limites structurelles de l’automatisation
  19. 01:29:43 Un universel à construire
  20. 01:32:46 Traduire comme pratique performative
  21. 01:34:25 Le Dictionnaire des intraduisibles et ses traductions